500 000 disques plus tard…

Nous étions à Spa la semaine dernière, René-Franz- imprésario de Corneille- et moi, dans la loge à l’abri des cris des 10 000 fans qui acclamaient sur la grande scène des Francos la nouvelle sensation R&B-pop.

Les Belges criaient encore son nom lorsque le chanteur a fait irruption dans sa loge à la fin du concert. Au pied du petit l’escalier menant à celle-ci, des fans, des journalistes et des photographes attendaient, massés, qu’il en sorte à nouveau. Même pour l’artiste et son imprésario, qui n’en sont pas à la première de ces preuves d’affection, la scène ne finit pas de surprendre.

[Image non retrouvée dans les archives]Passé plutôt discrètement l’an dernier à ces mêmes Francos (comme à celles de Montréal, d’ailleurs), Corneille récolte aujourd’hui les fruits d’une gloire qu’on pourrait croire soudaine. En un an pile, le chanteur est passé d’artiste «à découvrir» à star de la pop francophone. Imaginez: plus de 500 000 exemplaires de son premier CD ont été vendus en Europe et son distributeur, Wagram, ne fournit pas à la demande. À tête (presque) reposée après ce concert généreux, Corneille revient sur cette année bénie et celle à venir, tout aussi prometteuse.

Commençons par le succès, difficile à mesurer à partir de Montréal. Il n’y a pas si longtemps, Corneille tentait sa chance à Ma première Place des Arts, donnait ses premiers spectacles solo au Coup de coeur francophone. «Ces souvenirs sont très clairs dans ma tête, dit-il. Il m’arrive de m’arrêter pour faire une sorte de bilan. Entre ces débuts et aujourd’hui, beaucoup de gens m’ont élevé jusqu’ici…»

De quoi s’enfler la tête? Pas vraiment… À entendre l’histoire qui suit, Corneille ne semble pas avoir tellement changé depuis notre première rencontre, il y a plus de deux ans, lors de la sortie de la chanson Parce qu’on vient de loin. «Au Festival de jazz de Nice (la semaine précédente), j’étais dans ma loge, raconte-t-il. Plein de fans criaient mon nom. Je pousse la porte, quelqu’un se trouvait juste à côté. Je regarde: c’était Bono (chanteur de U2). Il était avec Michael Stipe de R.E.M., juste devant ma loge. Disons que ça remet les choses en perspective…»

«Tout de suite, poursuit-il, je suis allé parler à Bono: Je voudrais vous saluer et vous remercier pour votre implication envers l’Afrique et Amnistie internationale… Gentil, il m’a écouté, alors je me suis présenté, je lui ai dit ce que je faisais… Il m’a dit: Ah! Ton nom est dans la loge! Et une foule est en train de crier pour te voir. Je dois être très chanceux d’être en ta compagnie. Je suis tout de suite devenu rouge, pour autant que ça paraisse…»

À Montréal, l’impact est certes moindre, mais il est peut-être encore plus précieux pour l’artiste.

Numéro un au palmarès des ventes de disques, récemment décoré d’un disque d’or pour ses 50 000 disques vendus, Corneille revient donner deux concerts (en formation acoustique) à guichets fermés au Club Soda le sourire aux lèvres.

«Franchement, c’est ce qui me fait le plus plaisir. On dirait que le baromètre du succès se trouve toujours à l’extérieur de chez nous; il y a quelque chose au fond de moi qui voulait tellement que ça marche là où j’ai commencé, là d’où je viens. Dans mon cas, c’est vrai que la France a pris énormément d’avance sur le Québec; j’espérais de tout coeur que ça débloque ici. Quand ça s’est passé, quand j’ai appris que l’album était numéro un et disque d’or, ça m’a rassuré.»

Il en a douté. Peut-être que le Québec ne voulait pas de Corneille. À son avis, «on ne «vend» pas un artiste au Québec comme on le vend ailleurs en Europe. Ici, ça prend plus de temps.» Pas de single à vendre, donc pas d’avant-goût au succès d’un album. «En France, on peut réussir à vendre pour mille et une raisons. Au Québec, le tapage ne marche pas, à moins qu’il soit vraiment énorme…»

Non, c’est une personnalité qui doit s’imposer, pense Corneille. Avant le genre musical, avant la chanson même, les Québécois doivent apprendre à connaître la personne derrière la personnalité. Si les Français ont acheté ses singles, les Québécois, eux, ont d’abord écouté ce qu’il avait à dire. En cette année de souvenir du génocide rwandais, Corneille a beaucoup parlé, avec cette même franche candeur, cette même lucidité brute, qui imprègne les textes de ses chansons.

On pourra d’ailleurs entendre deux nouvelles compositions lors des concerts de ce soir et de demain. L’une d’entre elles, découverte durant le concert de Spa, est inspirée de l’Afrique, autant dans les arrangements musicaux que dans ses propos. «C’est quelque chose que je vais expérimenter de plus en plus, explique Corneille. Sur le plan des textes, je sens que l’Afrique et le tiers-monde seront beaucoup plus présents (que sur mon premier album).»

«Grâce à mon succès, ajoute-t-il, je me promène beaucoup et je sens que les gens ont éveillé en moi des choses qui étaient enfouies et que je n’avais jamais vues. Un sens de l’identité, de la collectivité… Les gens m’ont rendu beaucoup plus altruiste qu’à l’époque du premier album, qui était pour moi un trip thérapeutique. Je sortais des choses que je gardais au fond de moi. Je reçois tellement que, pour le prochain album, je ressens le besoin de parler, de dire «on», «nous» au lieu de «je-je-je».»

Ce nouvel album, Corneille commencera à plancher dessus en septembre, pendant une pause à Montréal, avant de poursuivre sa tournée européenne, puis québécoise, en novembre – la tournée «big band», avec les cuivres rutilants qui trempent le répertoire R&B du chanteur dans une atmosphère délicieusement soul. D’ici là, un DVD-CD live acoustique paraîtra au cours de l’automne. Le prochain disque est attendu au printemps, et l’enregistrement d’un album en anglais est déjà prévu.

À la fin de l’entrevue, je suis sorti le premier de la loge. J’ouvrais à peine la porte que les flashes des appareils photo se sont mis à scintiller: à l’étage plus bas, la foule scandait «Corneille! Corneille!» La star est venue s’asseoir au bas de l’escalier pour rencontrer ses fans et signer nombre d’autographes. Dans la rue, à la sortie de la section «backstage» de la grande scène du centre spadois, près de 2000 personnes attendaient, calepin et appareil photo au poing.

Philippe Renaud
collaboration spéciale, La Presse
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