Le rêve malgré tout – La Libre Belgique
Après le triomphe de son premier album, Corneille franchit un nouveau cap avec «Les marchands de rêves». Le r’n’b a laissé place à des chansons plus dépouillées. Avec toujours le génocide rwandais comme plaie à panser.
On aura difficilement pu passer à côté. Depuis trois ans, Corneille est partout. Artiste francophone le plus diffusé sur les radios françaises en 2004, il a écoulé un million d’exemplaires de «Parce qu’on vient de loin», son premier album. En Belgique, sa tournée à rallonge l’aura vu par exemple passer du Botanique à une salle comme Forest National… Au départ, il y a pourtant un drame: en 94, âgé de 17 ans, Corneille Nyungura fuit son pays, le Rwanda, seul rescapé d’une famille décimée par des génocidaires hutus.
Aujourd’hui, c’est encore cette blessure qui hante «Les marchands de rêves», sorti ce lundi. Toujours avec pudeur. Parfois avec naïveté (avec «idéalisme», corrige-t-il). Le succès a tout de même permis de soigner quelques plaies. Quand on le rencontre, Corneille n’a d’ailleurs qu’un mot à la bouche: le public. «A partir du moment où j’ai trouvé un public, j’ai arrêté de faire la musique juste pour moi.» Cela ne l’a pas empêché de s’éloigner du format r’n’b des débuts pour privilégier une approche plus acoustique, dépouillée et mélancolique. Entretien.
Il y a près de trois ans, vous expliquiez dans ces colonnes que la musique était une thérapie. Le succès l’a-t-elle accélérée?
Tout à fait. Et plus encore le type même de succès que j’ai rencontré. Ç’aurait été différent si l’on n’avait accepté qu’une partie de mon bagage, si l’on n’avait accroché qu’aux chansons les plus légères, les plus entraînantes. Or, c’est presque l’inverse qui s’est passé. Les gens se sont attachés à ce que je racontais de plus personnel. Cela m’a beaucoup aidé. Y compris à gérer le succès, et cette espèce de montée en puissance.
De fait, le titre «Reposez en paix», qui débute le nouvel album, est à nouveau très personnel.
Oui, mais en même temps, il peut parler à tout le monde. Cette chanson est une lettre dans laquelle je rassure mes parents, où je leur explique que tout va bien pour moi. L’inquiétude des parents est quelque chose que l’on sent tous peser sur nous à un moment ou l’autre. Surtout quand on fait un métier comme le mien.
Quand on a vécu l’enfer, éprouve-t-on une culpabilité à connaître le succès, les strass?
Non. Jamais. Mais une responsabilité, oui. J’ai reçu, donc je donne. C’est un peu ma logique.
Il y a dans «Si tu savais» cette phrase terrible: «J’ai peur d’être heureux, et donc de t’ennuyer.»
On me demande souvent d’expliquer mon succès. J’ai toujours refusé de réfléchir là-dessus. J’ai plus envie de le vivre que de le rationaliser. Mais quand on est en studio, on trouve plein de raisons de buter, d’hésiter et de se poser ce genre de questions. Est-ce que les gens s’attacheront autant à moi, qui suis aujourd’hui heureux et qui ai besoin de faire la paix avec mon passé? Mais c’était le doute d’un instant. Je me suis vite rendu compte que c’était sous-estimer le public et la leçon qu’il m’a apprise: que les gens étaient bons, concernés par l’autre.
Comprenez-vous que cela reste troublant de vous entendre tenir un discours pareil quand on connaît votre histoire?
Oui, je pourrais tenir des propos inverses. Tout le monde est habité des deux pôles. Selon sa vie, les circonstances, on choisit un camp ou l’autre. Mais les deux coexistent. Si je suis quelqu’un de positif, il y a cette possibilité de vraie colère, dans des circonstances extrêmes. Il faut pouvoir aussi le reconnaître.
C’est un peu le sujet de «Sur la tombe de mes gens», qui apostrophe les «bourreaux»: «Vais-je vouloir leur faire la peau…»
C’est important de rester lucide et réaliste. J’ai pensé récemment à retourner au Rwanda. Mais quand j’ai entamé les démarches, j’ai réalisé que je n’étais pas encore prêt. Plein de doutes et d’appréhensions remontaient à la surface. Il fallait relâcher la tension et être capable d’aussi exprimer cela.
Le titre du disque, «Les marchands de rêves», est ambigu.
Volontairement. Avec le succès, les regards changent. On imagine que vous ne faites plus le métier pour les mêmes raisons. Si on doit être dans un commerce, alors c’est celui des rêves. Je pense qu’on en a bien besoin aujourd’hui.
N’a-t-on pas justement besoin d’autre chose?
Pour faire plus, il faut y croire. Même s’il ne s’agit juste que de trouver le sourire pendant 24 heures, pendant ce temps-là, on est davantage porté à bouger, à faire avancer les choses. L’idée du rêve est sous-estimée. Elle est très liée à celle de l’espoir.
Sur ce nouvel album, vous vous éloignez du r’n’b des débuts.
Le fait est que je n’ai jamais été que ça. Quand on est jeune, on a cette envie d’appartenir à un groupe. Ce sentiment est très fort mais il empêche parfois d’avancer et d’être soi-même. On est toujours plus qu’un groupe, ou qu’un genre. Avec l’âge, la maturité, je me suis décomplexé par rapport à ce poids-là. Cela se retrouve dans ce que j’écoute aussi: du jazz à la soul, de Marvin Gaye à Sting… Au final, je fais juste de la musique.
Corneille, «Les marchands de rêves», Wagram/Bang!. En concert, à Forest National, à Bruxelles, le 5 avril 2006.
Source: FREDERIC SABLON – © La Libre Belgique 2005