Témoin d’horreurs, Corneille séduit en chanteur de charme

Sur la plage, entre les tentes colorées et les cabines blanches, le nom circule. Corneille, on connaît. Il est passé à la télévision, sur les radios FM et il a une histoire : sa famille tutsie a été décimée sous ses yeux au Rwanda en 1994.

L’an passé, à Swing in Deauville, un autre dandy noir renaissait avec brio et compétence pour dire combien tout cela est éphémère : TTDA, Terence Trent d’Arby, chanteur funk et R’n’B, américain. Gamin new-yorkais sans avenir, il avait vendu des millions d’albums avant d’être rayé de la carte, à la fois parce qu’il n’avait pas résisté aux pressions du succès et parce que, aidé dans son projet par quelques herbes naturelles, il voulait être le Christ.

On ne souhaite pas pareil parcours au jeune Corneille. Mais l’évocation constante de son profil de damné de la terre finit par occulter la suite. Faudrait-il davantage de pudeur ? Et comment se tient-il sur scène ? A-t-il une voix ? Un propos ? Son cas est étrange : ce jeune Rwandais né en Allemagne, reparti au pays le temps de vivre une horreur familiale, émigré au Québec depuis sept ans, vient de vendre en pagaille un premier album intitulé Parce qu’on vient de loin. Cet échappé des boys-bands apparaît en costume mannequin, pochette blanche et chaussures impeccablement cirées, s’essayant par amour du symbolisme à un hymne de Bob Marley, Redemption Song.

Il connaît déjà les ficelles du métier à défaut d’avoir eu le temps d’en apprendre les fondamentaux. Exemple : prendre un bain de foule, papoter, distribuer des “Vous êtes charmants”, présenter deux fois de suite ses musiciens. Et puis il y a ce truc générationnel plutôt drôle : demander que les téléphones portables soient grand ouverts, permettant ainsi à ceux qui sont restés à la maison de profiter du spectacle, avant de butiner aux premiers rangs pour chiper une communication en cours avec Lucie, Marie-Christine ou Filou B. Discuter et chanter rien que pour eux, portable à l’oreille, avec la salle. De fil en aiguille, nous voici à deux heures de spectacle.

La voix n’est pas en place, pas toujours juste, verte, louvoyante comme il se doit dans le R’n’B (dérivé sirupeux du rythm n’blues), étirée vers des aigus voilés. L’orchestre est sans intérêt, les cuivres insipides (ah ! les solos de trompette !), les percussions mises en étalage, etc. Sans compter une pointe de prétention démonstrative du côté du guitariste. Mais la salle est debout au troisième morceau. Cet été, en terme de succès de tournée, Corneille talonne M et Yannick Noah. A Deauville, il a fallu abandonner le Théâtre du Casino au profit des 1 800 places de l’auditorium du Centre international de convention, enterré en bordure de planches face à l’Hôtel Normandy.

LE MIROIR DE L’INTÉGRATION

Pourquoi tant d’adhésion ? Corneille chante en français, traduisant la nostalgie sexy, le romantisme marketé des Boyz II Men dans la langue de Corneille (Pierre, le poète, né en 1606). Il écrit des textes à double tranchant.

Corneille est un cas, parce qu’il fait chanter des jeunes amateurs de R’n’B francophone sur des thèmes qui racontent la triste histoire du rescapé d’un génocide. Non pas qu’il décrive par le menu et avec des mots crus l’abomination à laquelle il a échappé en se jetant derrière un canapé, alors qu’on tuait son père, sa mère, ses frères et ses sœurs. Ici, on n’ira pas plus loin que “j’ai vu des mères enceintes éventrées”. Mais quand il entonne plaisamment : “Y’a rien à faire, je suis seul au monde”, il y a comme un hiatus. La chanson est devenu un tube par assimilation d’un drame sanglant à la métaphysique adolescente. Les filles font des moulinets de bras, les garçons balancent du torse.

Que dit cet adepte de la chanson de charme à l’américaine ? Qu’il est content. Qu’il a trouvé une patrie, qu’il se sent d’ici, “loin des cauchemars de mon passé, loin de mes danses avec la mort”. Corneille tend le miroir de l’intégration positive. Il est aux antipodes du rap, il est bien habillé, humain, sans agressivité, et embarque ceux qui a priori n’ont pas de sensibilité particulière à la dislocation. Il pense positivement, dans une France plus encline à repérer les voyous noirs dans le RER qu’à s’approprier des modèles de vie parmi ses frères africains.

Véronique Mortaigne

Prochain concert aux Francofolies de Spa (Belgique), le 25 juillet.
LE MONDE | 24.07.04 | 14h21
• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 25.07.04